L'ange terrifiant

"Et qui, si je criais, m'entendrait donc depuis les ordres des anges ? Et quand bien même l'un d'entre eux soudain me prendrait sur son cœur : son surcroît de présence me ferait mourir. Car le Beau n'est rien d'autre que ce début de l'horrible qu'à peine nous pouvons encore supporter,
Et nous le trouvons beau parce qu'impassible il se refuse à nous détruire ; tout ange est terrifiant."

R.M.RILKE - Les Ellégies de Duino


Ce soir mon cœur fait chanter des anges…
Que le ciel semblait pur, drapé de ce doux voile blanchi par trop de chaleur ! A l'heure où le soleil mêle ses rondeurs aux silences des mers. La brise légère de ces horizons illuminés siffle lentement, presque doucement, sur les herbes hautes. Vertes d'un printemps à peine effleuré, elles ondules paresseusement, il lui semble, presque tristement sous ce rythme divin que rien ne saurait troubler.
De son éternité perdue la Terre aurait pu s'aigrir, mais au lieu de mélancolie, c'était d'espoir que le cœur de Julian se remplissait. Une telle pensée devrait le transporter, excuser tout ce temps où il n'a pas cru vivre, mais la tristesse de l'instant ne le permettrait pas. Pourtant une lente mélancolie remplaçait son malaise. Il aurait pu dire, si ça ne lui coûtait pas tant, que la mort ne lui pesait plus et que rien n'était grave…
A chaque instant de sa jeune vie, il avait souffert d'une injustice, que bien qu'excusée par une volonté divine dont sa mère ne cesserait de lui parler, il ne comprenait pas l'acharnement. A chaque instant de souffrance que sa différence le forçait à endurer, il avait songé à cet endroit, à l'instant où il pourrait y venir et s'abandonner en fin, se laisser bercer pour un moment, accordant à cet instant plus d'importance que sa vie ne méritait.
Il avait imaginé cent fois la fraîcheur de l'herbe. Il avait senti si souvent, au court de songes fiévreux, la douceur parfaite de la brise océane, vaste touché négligent d'une mère attentive. Il souffrait l'attente de ce moment d'apaisement que rien ne pourrait remplacer, la chaleur mouvementée, chassée par le souffle angélique. Car il devait bien s'agir de cela ! Quoi d'autre aurait pu permettre qu'un tel bienfait soit donné à l'ignorance du monde, alors que lui souffrait de n'avoir aucun réconfort ? Quel Dieu, soucieux de la si grande vertu de sa mère, aurait pu permettre qu'il soit si laid ? Est-ce ainsi que ce Dieu remercierait ses enfants d'un si grand dévouement ? Est-ce ainsi que sa mère aurait pu le remercier d'une si triste naissance ?
Non.
Non, ce ne peut-être que l'œuvre d'un ange ! Autant de grâce engendrée par sa seule présence négligée, autant de beauté en un lieu qui ne saurait avoir une raison plus pure et pourtant plus simple ! C'est un ange qui a voulu cet endroit !

Il ne s'agissait pas ici de plaire à la foule. Ici, rien ne le montrerait du doigt, personne ne raillerait ses traits grossiers. Il pouvait aller et venir à ses sourires, avec pour seul spectateur l'océan infini, et une petite chapelle blanche qui tenait le guet pour qui reviendrait d'un voyage trop long.
Il avait monté le sentier sinueux depuis le village de ses pairs à quelques kilomètres de là. Il avait franchi la butte qui cache le toit de la chapelle à qui serait passé là sans la deviner.
En haut de la butte, il contemple la mer depuis quelques instants, et le soleil sombre sans attendre plus que le spectacle ne dure.
Il plie ses jambes, hésite un instant à s'approcher un peu. Puis décide que l'endroit est bien choisi, ses pensées lui pèsent encore. Peut-être qu'un peu plus tard, il avancera.
La chapelle a ses portes fermées. L'herbe a pris sur les trois marches qui mènent à son entrée. Les murs de couleur blanche sont rosés pour l'instant. La fraîcheur du soir monte rapidement de la mer. Ses tristes et noires pensées se dissipent comme la chaleur du jour. Le calme l'apaise. Il en oublie presque sa mère. Il ne pense plus aux regards des autres. Il n'en veut plus non plus à l'ange de son œuvre si belle, de son immense beauté. Il ne lui en veut plus de lui montrer que le monde est aussi injuste que les autres le disent… L'ange qui a fait cela ne l'a sans doute pas fait exprès.
L'abandon. L'abandon enfin le gagne. Il se laisse glisser, sur un coude, puis couché. Il se remplit de cette si sage présence. Il chasse le mal que les autres lui ont fait. Il rêve de son ange, celui qui aurait pu le garder. Celui qui fait paraître les premières étoiles alors que le jour n'est pas tout à fait fini. Celui qui de sa main a signé ce lieu plutôt que d'améliorer sa vie à lui. Il lui faudrait bien du temps à cet ange pour comprendre ce que son choix avait d'important !
Mais il ne lui en veut pas. Il ne lui en veut plus.
Il sort de sa poche une pomme qu'il frotte lentement sur sa manche. Il la regarde un instant, sa peau est jaune, à peine flétrie par trop de temps passé dans sa veste. Il se décide à croquer dedans, doucement. Il se redresse un peu, pour ne pas qu'elle lui coule sur le visage, et lève le regard, arrêté dans son geste par un spectacle insensé. Il avait cru voir, au début, la silhouette de quelqu'un du village, peut-être une femme. Mais ce n'est pas cela. En avançant un peu son regard, il constate que les courbes sont trop fines pour être un homme, et aussi trop longues pour être celles d’une femme. Il se lève un peu. La silhouette se tourne vers lui. Elle semble vêtue d'une longue chemise de nuit. Les plis du tissu trop léger se font et se défont d'une façon improbable sous l'effet de la brise. Elle avance dans sa direction, mais ne semble pourtant pas faire de mouvement.
Julian se lève encore un peu. Il recule d'un pas, encore une main à terre. Que lui veut-on ? Ils n'ont pas le droit ! Cet endroit est à lui ! Alors que la panique le gagne, la colère monte aussi. Si c'est quelqu'un du village, il ne lui pardonnerait pas ses railleries cette fois.
Il serre les points. L'individu avance toujours. Il bloque ses jambes, maintenant complètement redressé, ses muscles sont tendus. Il hésite encore. Les formes se précisent. Fuir en courant ou risquer une nouvelle humiliation ? Il n'en était pas question, cet endroit était à lui.
Ce n'est pas quelqu'un du village. C'est certain. Quel curieux accoutrement ! Dirait-on un somnambule comme dans les histoires de sa mère ? Il a l'air si à l'aise ! Voilà encore une injustice, lui qui a tant de mal à marcher !
La forme s'approche encore. La lumière ne permet pas de distinguer son visage. Mais il vient si vite ! Quelle horreur il est déjà sur moi, songe le jeune garçon surpris. Il met son visage entre ses mains. Il ne faut pas qu'il le voit ! Si l'étranger le voit, il le prendra à partie. Une larme coule sur son visage difforme. Il sent une main sur son épaule. L'étreinte est douce, presque chaude. On ne le brusque pas. Au contact, ses muscles s'étaient encore raidis, mais ils se relâchent lentement.
On le tire un peu en avant. Il n'ose pas lever la tête de ses mains. L'étranger s'approche, il sent sa chaleur. En un même geste, ce dernier le tire un peu plus à lui et l'enfant, l'instant d'avant hésitant, se blottit dans ses bras.
Une douce langueur l'étreint. Ses bras sont si chauds. Il se sent fondre au creux de ces mains fines. Le visage au dessus de sa nuque, il peut voir que l'étranger a de longs cheveux aussi blancs que les murs de l'église sous le soleil du midi. Il est à genoux et tient l'enfant dans ses bras. Sans plus un geste. L'étreinte se poursuit, plus rien ne semble avoir d'autre importance.
Curieux de voir qui est cet étrange individu, l'enfant se dégage doucement. Il écarte l'autre de ses bras maigres et plante un regard hésitant dans les yeux de son bienfaiteur. Il appréhende une réaction, à la vue de son visage. Il guette l'attitude qu'ont les gens lorsqu'ils le voient, avant qu'ils se moquent ou qu'ils le prennent de haut avec leur grande pitié. Mais au lieu de tout cela, c'est son propre regard qu'il voit briller encore plein de larme dans les yeux de l'étranger. Il recule encore un peu, et c'est son visage qu'il observe à présent. Un pas de plus. Il fronce les sourcils, une moue de surprise sur son visage dissymétrique… Pourquoi l'étranger lui ressemble t-il autant ? Quel affreux sentiment ! Quelle horreur… L'ange devant lui ne peut pas souffrir du même mal.
L'enfant se recule encore. Il secoue la tête d'une négation violente, il frappe de ses points le torse fragile de celui qui reste devant lui, puis il se détourne et court vers le village. Ce dernier le regarde s'en aller encore quelques instants. Il connaît trop bien cette réaction qu'ont les gens en lui voyant ces traits. Il sait fort bien ce que l'enfant attendait de lui…
Que sont les Anges, sinon ces reflets de nous mêmes, miroir déformant de la première seconde ?

Grégory POUSSIER