Le Faiseur de brume
Simon Buveur-de-lune
Il suffirait donc pour me faire entendre des anges, que je leur crie
mon envie de vivre ? Ne faudrait-il pas, à un moment ou à
un autre que je rende des comptes ? Qu'ils m'interrogent pour savoir
si je mérite leur écoute ? La vérité, c'est
que les anges n'ont que faire d'un Faiseur de Brume. La vérité
c'est qu'ils ne me verraient même pas ! La vérité…
c'est que j'ai peur qu'ils me voient… Moi le Faiseur de Brume,
moi le pantin de la création… Oui, je ne suis pas un homme
! Peut être que je vaux plus qu'eux… Peut-être que
je suis plus près des anges qu'eux. Peut-être que de les
voir devrait me rendre juste heureux… La vérité
c'est que les anges ne voient que les hommes ! Et les hommes ne les
voient pas…
Hier soir, j'ai croisé un homme. Un instant, j'ai cru qu'il avait
noté ma présence. Il s'est arrêté à
quelques pas de moi, sur un chemin de campagne. J'avais récolté
un peu d'eau dans une marre, dans un puits, un peu de rosée du
matin, et je l'étalais sur mon grand filé de toile. Quand
il est arrivé au bout du chemin, je commençais à
tourner, pour déployer mon filet. De ses mailles fines se détachaient
de minuscules gouttelettes. Elles partaient alentour en un tourbillon
diaphane. Elles seraient, lorsqu'elles auraient respiré la vie,
la brume de demain ! Chez nous, on appelle ca la danse des Faiseurs…
Lorsque je m'arrêtais de danser, le vertige à l'âme,
il était à ma hauteur. Il regardait dans ma direction.
J'ai presque cru qu'il allait me parler ! Parfois, lorsque les humains
sentent vraiment la vie, certains d'entre eux peuvent nous sentir, quelque
fois, plus rarement encore, nous apercevoir. Je lui ai fait un signe
de la main. Je ne perds jamais une occasion de me faire remarquer…
Il n'a pas bougé. Je l'ai appelé, espérant qu'il
m'avait vu, mais sans succès. Il a repris son chemin la tête
basse… Et je suis resté seul dans mon champ, mon filet
à mes pieds. J'ai donc repris ma tâche, très déçu.
Je me demande pourquoi les humains ne voient ni les anges ni les gens
de mon espèce. Sans doute ne sont-ils pas assez attentif ! J'aimerais
qu'un jour, un homme soit assez attentif pour me voir, et me parler
aussi. Ca ce n'est pas le plus dur ! Quand vous avez capté leur
attention, ils ne vous lâchent plus… Je pourrais lui dire
que les anges existent. Qu'ils sont même nombreux… Et qu'ils
passent leurs heures à tenter d'intervenir dans la vie des hommes,
se faire remarquer d'eux. Pourquoi ? Dans quels buts ? Je ne pourrais
pas lui dire. Mais il saurait au moins ne pas être seul. Je lui
dirais aussi ce que je suis, je lui montrerais mon travail ! Et en échange,
il parlerait aux anges pour moi. Il leur dirait que j'existe. Il leur
dirait que moi je les vois, que je peux les entendre… pourvu qu'ils
me parlent…
Mais ce jour là n'est pas arrivé ! Les humains sont sourds…
Depuis aussi longtemps que nous faisons la brume, les humains n'entendent
rien…
Allons, cessons ces rêveries, la nuit va bientôt tomber
que je n'aurai pas encore assez récolté d'eau…
Mais que vois-je là bas ? Une petite d'homme qui pleure sous
un arbre ! Vite, que ces larmes ne touchent jamais le sol, elles nourriront
mes brumes de l'aube…
Grégory Poussier