Instant Eternel
De la musique à voir...
Il était une fois, un plein après midi d’été,
quelques nuages cachaient à la va-vite un soleil encore humide
des jours précédents.
Des pavés de pierre blanche couvraient toute la place au centre
de laquelle une fontaine déversait sa fraîcheur lumineuse
sur un rideau de verdure.
Des fenêtres ouvertes encadraient la place sur leurs façades
rosées.
Les fruits ronds des platanes jouaient comme des enfants un colin-maillard
incessant parmi les feuilles.
Quelques tables entourées de chaises accueillaient le visiteur
à la terrasse d’un café.
Les rayons de soleil à travers les feuilles dessinaient de vastes
arabesques sur les pavés irréguliers. Une brise légère
accompagnait en rythme les dessins d’ombres et de lumière.
Un vieux chien plein d’arthrite se frottait le dos à l’écorce
d’un arbre. Son regard presque aveugle parcourrait le spectacle
de la place, attentif à la suite.
Tout était prêt !
La cloche du village venait de donner le signal et on entendait déjà
leurs rires dans la rue d’à côté.
Du haut de la fontaine, un ange observait aussi la scène.
Il avait un regard froid et triste, de ceux qui regardent trop longtemps
de pierre.
Vêtu d’une redingote élimée et d’un tricorne
râpé, il avait l’air Jacobin.
Son visage marqué avait encore quelques reflets gris, signe d’un
réveil récent.
Sa peau rappelait un peu la texture de la pierre et sa position accroupie,
immobile, aurait pu laisser penser à une statue. Ce qu’il
était encore d’ailleurs quelques semaines avant.
Le visage fermé, seuls quelques cheveux jouaient au vent.
L’eau qui jaillissait en gerbes autour de lui, ne semblait pas le
toucher. Pourtant son habit entier était constellé de fines
perles de rosée. Le matin même, il avait croisé un
faiseur de brume. Il avait appris depuis peu à les reconnaître…
Il était venu sur la place spécialement pour l’instant
! Il l’avait senti être un moment d’éternité.
Aussi attendait-il assis aux premières loges, à regarder
tout le monde s’afférer.
En metteur en scène averti, son regard guiderait les deux acteurs.
Le frôleur de pierre, dans son grand pare dessus râpé,
longeait un des murs de façade. De sa main experte, il caressait
les pierres en saillie, parcourant lentement le chambranle d’une
porte.
Son visage restait dans l’ombre de son large chapeau. Seules ses
mains paraissaient à la lumière. Leur peau était
ridée, parcourue de crevasses. Les phalanges de ses doigts étaient
noueuses et robustes. Sa paume large et usée devait rester souvent
à même la pierre, s’éternisant à écouter
ce qu’elle avait à dire…
Après tout, frôleur de pierre, c’est toute une fonction
!
Il polissait de son passage ces vieux témoins du temps. A chaque
instant d’éternité, le temps passait un peu plus sur
ces froides façades, à chaque frôlement de ses mains…
D’aucuns disaient que les frôleurs vont au hasard, mais c’est
sans doute faux. Ils lisent, certainement dans la pierre, leur chemin
vers un autre moment d’éternité.
Mais attention, sa main s’arrête, son geste est suspendu.
Ils sont sur la place !
Un ciseleur d’ombres ! Sa longue silhouette effilée
était allongée sur le sol à même le pavé.
Une plume dans une main, un encrier dans l’autre, la jeune femme
dessinait les ombres des feuilles sur la place.
Elle était appuyée sur un coude, ventre contre terre, et
sous ses longs doigts agiles, les ombres changeantes des platanes prenaient
vie.
Elle était vêtue d’un long fuseau gris est d’une
veste de même couleur fermée par de larges boutons verts.
Quoique légèrement teinté de jaune par le pollen
éparpillé des arbres, son habit restait terne sous le soleil.
Les limites de son corps avec les ombres restaient un peu indistinctes.
Sans doute les reflets du soleil sous ses mouvements lents et mesurés
la confondaient avec le va et vient des feuilles. Ce balancement minutieux
lui donnait une attitude alanguie…
Ciseleur d’ombre est un beau métier. On naît Ciseleur
d’ombre !
Fuite, tel était son nom, était né il y a longtemps,
et elle faisait ce métier depuis toujours. Son visage toujours
jeune et fin souriait au soleil.
Elle se redresse un peu, les genoux toujours au sol, les mains posées
sur les cuisses, elle contemple son ouvrage qui danse sous la brise.
Elle lance un regard complice à son ami Joueur de vent, et garde
le silence…
Joueur de vent ? Cela consiste à créer des
courants d’airs ! Mais attention, garez vous de le leur dire. Sous
peine de quoi, vous les mettriez en colère. Ils ont sans doutes
raisons…
Brise était un vieux Joueur de vent. Il connaissait son métier
mieux que personne, même si son grand âge l’empêchait
maintenant de jouer de véritables bourrasques.
Il avait somme toute, déjà bien assez à faire avec
les brises d’été… Pour l’instant attendu,
ce serait parfait.
Jouer du vent, c’est tirer du moindre objet un son harmonieux :
le frottement des feuilles , la plainte d’un courant d’air
dans une cheminée, le bruissement de l’herbe, le froissement
du linge étendu sous la brise… Et tout cela agencé
en une véritable symphonie.
Brise était toujours appliqué.
Debout au centre de la place, il tournoyait en faisant voler autour de
lui ses longues pièces d’étoffes.
Ses bras s’agitaient en un mouvement lent et périodique.
Des dizaines d’étoffes flottaient alentour et balayaient
l’espace de milles couleurs.
Les étoffes revenaient sans cesse au contact de la place, comme
une vague jamais lassée. A leur contact, un arbre bruissait, des
feuilles mortes s’envolaient…
Le chant du vent était prêt. Il attendait le signal.
Au pied de l’Ange, assise dans la fontaine, Larme
était afférée à une tache bien minutieuse.
La belle jeune femme, nu sous le jet d’eau fraîche, était
tournée vers la colonne de marbre, avec à la main un petit
marteau et un burin de verre. Elle terminait une goutte qui s’apprêtait
à tomber.
Elle en avait déjà fait beaucoup depuis le matin. Cette
fontaine était presque terminée.
Bien sur, la fontaine n’avait pas attendue Larme pour faire des
gouttes. Mais l’orfèvre d’eau était indispensable
pour faire un moment d’éternité ! Après son
passage, chaque goutte aurait la plus divine forme et pourrait tomber
en toute harmonie, et retomber encore et encore.
L’œuvre serait prête à temps, Larme n’était
pas inquiète.
Les cloches sonnent. Il est temps, la dernière goutte est ciselée.
Les voilà qui arrivent, leurs rires font déjà écho.
Le Joueur de vent était prêt et il nous prévient.
Ne bougeons plus !
Le moment est venu de vivre.
Le moment est d’éternité …
L’Ange a avancé sa tête.
Le Frôleur a arrêté sa main.
Fuite a posé son encrier.
Brise tourne maintenant en silence.
Larme a rangé ses outils…
Une jeune femme radieuse et un jeune homme passionné rentrent dans
la place. Ils rient de bonheur. Ils se prennent par la main et l’homme
attire la jeune femme à lui. Ils se font face, ils ne voient rien
d’autre…
Le temps est suspendu.
Le moment est éternel…
Ils s’avancent l’un vers l’autre et leurs lèvres
entrent en contact.
Leurs goûts se mélangent, l’étreinte se fait
plus passionnée.
La vie les dévore !
L’éternité leur appartient et déjà le
tourbillon reprend sa folle farandole.
L’Ange déploies ses ailes de marbre et s’envole vers
un autre moment.
Autour d’eux les Faiseurs de monde dansent et s’enivrent de
l’instant. Tout est de la fête : la pierre des façades,
les feuilles des platanes, la fontaine…
C’est la vie qui Danse !
Ils s’écartent un peu et se regardent en silence…
Tous attendent tout autour…
Ils éclatent de rire et la farandole reprend, au centre ils tournent
en se tenant par les mains…
Un jour, ils n’auront peut être plus assez de musique en eux
pour faire danser la vie…
Un autre jour…
Grégory POUSSIER
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