Le jardin de Silence
le jardin à musique
"Tandis que nous, croyant désigner une chose Unique, entière,
sentons déjà se dépenser l'Autre. L'hostilité
nous est le plus prochain. Les amants ne vont-ils pas toujours l'un
dans l'autre se heurter à des bords, eux qui promettaient l'espace,
les chasses et un pays.
Ici pour le dessin d'un seul instant, c'est un fond de contraires qui
nous est préparé, péniblement pour qu'on le voie
; car on est très clair avec nous. Nous ne connaissons pas le
contour du sentir, mais seulement ce qui le forme du dehors.
Qui n'a été, anxieux, assis devant le rideau de son cœur
? Il s'est ouvert : sur la scène le décor était
un adieu. Facile à comprendre. Le jardin bien connu, et balançait
doucement : alors seulement est venu le danseur…"
R.M.RILKE - Les Ellégies de Duino
Danse, danse, belle lumière…
Danse, danse sur la douce musique…
L'herbe est humide et douce sous ma main engourdie. Je suis couchée
encore endormie. Je ne me souviens plus de rien, je suis ballerine.
L'air me remplit, mon sourire s'étire. Mon nom est Margot, je
danse dans la vie. J'ouvre mes yeux sur un jardin de fleurs. Je cherche
alentour, personne je suis seule. Je m'assoie et me déchausse.
J'attache mes chaussons entre eux par leurs lassés. Je me lève
et ferme les yeux. Le jardin est pur, l'air est si doux. L'herbe sous
mes pieds m'invite à danser.
Je respire, je danse, pour la première fois.
Je respire et m'élance, dans mon jardin de silence.
Fatiguée de tourner, épuisée de danser, je m'effondre
sous un arbre. Le saule pleureur me caresse le visage de ses feuilles
de larmes. Je cherche autour de moi et je goûte à la vie.
Le jardin est clos d'un mur couvert de lierre. Je remets mes chaussons
et me lève à nouveau. Ce jardin est étrange, ni
bruits, ni chants d'oiseaux. Je marche un peu ailleurs, je cherche quelque
chose. Sous mon regard étonné se lève un jeune
homme. Sa peau est pâle et son habit est blanc. Une larme coule
sur sa joue mais ne séchera jamais. Il est beau mon pierrot,
il se réveille au monde. Son regard est heureux, son premier
sourire est pour moi. Il se lève et s'approche, mon cœur
bat.
- Bonjour, je m'appelle pierrot. Je viens de là bas, là
où mes yeux boivent des roses.
- Moi c'est Margot et je ne sais que danser…
- Moi aussi j'aime danser jolie Margot. Donne-moi ta main, pour que
nous jouions un peu…
- Il n'y a pas de musique, nous ne pouvons danser ?
Il me regarde curieux, son sourire s'efface. J'attends qu'il me parle,
me remplisse de ses mots…
- Je ne sais pas ce qu'est la musique, je n'en ai jamais vu.
- La musique ne se voit pas, Pierrot. Elle s'entend.
- Qu'importe la musique, nous pouvons toujours danser.
Il me prend la main et m'entraîne à sa suite, me prends
dans ses bras et me fait tourner. Il n'y a pas de musique, mais il connaît
les pas… Le jardin tourne tout autour de moi. Ses mains sont chaudes,
le sol se dérobe. Je m'effondre encore une fois.
Je danse, je pleure, et je rie à la fois.
Je danse, je me meurs, je vis dans ses bras…
Il rie de bon cœur et se penche sur moi, approche son visage et
me donne un baiser.
- J'ai soif ! me dit-il tout d'un coup, comme si la pensée lui
revenait.
- Moi aussi… lui dis-je plus timide, encore sous l'effet de ce
baiser volé.
- C'est étrange, mais je n'ai jamais eu soif… Je crois
que c'est agréable !
- Viens, nous allons chercher de l'eau ! J'ai vu une fontaine près
du saule.
Nous courrons vers le pleureur, main dans la main. Il sourit toujours,
mon cœur bat pour lui. Il se penche à la fontaine et plonge
ses mains dedans. Je crois qu'il va boire, mais son visage s'aggrave.
Ses mains sortent de l'eau, une boite entre les doigts. Il la pose par
terre et me lance un regard :
- On l'ouvre ?
Je ne sais ce que c'est, la boite est très belle. Je m'accroupis
devant l'objet, il reste debout à mon côté. Quoi
que le bois soit un peu vieux, de jolis entrelacs décorent ses
moulures. Ma main passe sur le couvercle humide. Je lève les
yeux vers lui et lui réponds :
- Ouvrons la ensemble !
Il hoche la tête et se penche à côté de moi.
Nous prenons un fermoir dans chaque main et d'un geste unique, nous
basculons le couvercle. Une douce musique sort du coffret et deux personnages
se mettent à tourner sur un petit miroir.
- C'est une boite à musique, lui dis-je rassurée.
Il ferme les yeux, et lève son visage au ciel. Il inspire et
me dit :
- C'est donc cela la musique ? Mais je la vois aussi…
Il me reprend la main, le silence du jardin est rompu. Il m'aide à
me lever et m'attire pour danser.
Je m'essouffle, j'inspire l'air de ses baisers
Je m'essouffle, je respire, j'ai envie de danser…
Nous tournons et jouons, le temps passe autour de nous. Le jardin ne
change pas, mais je sens la fatigue. La faim me tiraille, mon corps
me rappelle. Nous nous arrêtons, le souffle coupé.
- J'ai faim moi aussi… Je n'ai jamais mangé !
Nous cherchons dans tout le jardin, mais rien à avaler. Impossible
de sortir, le jardin est prisonnier. Nous faisons le tour des gazons,
le mur encercle notre Eden. Nous trouvons une porte, cachée derrière
un citronnier. Son bois est vermoulu, nous ne voyons pas derrière.
Seuls quelques rayons de lumière arrivent jusqu'à nous.
Une clef est encore dans la serrure. Pierrot pose sa main et tourne
plusieurs tours. Je pousse la porte et une musique légère
s'élève vers nous. La lumière nous éblouie,
la musique se fait plus forte. La lumière nous submerge, je tombe
endormie…
Danse, danse, belle lumière…
Danse, danse sur la douce musique…
- Mais ! Comment la boite à musique s'est-elle ouverte toute
seule ? Et eux, comment sont-ils arrivés là ?
Grégory POUSSIER