Margot et la musique des Anges
"Réussite des premiers temps, vous les gâtés
de la création, Lignes de crêtes, arêtes rougies
d'aurore de tout ce qui fut crée, pollen de la divinité
en fleur, flexions de la lumière, galeries, escaliers, trônes,
salles d'êtres spacieux, boucliers de plaisirs, tumultes et bourrasques
du sentiment ravi, et soudain, singuliers, miroirs : en leur propre
visage reversant la beauté qui s'était d'eux-mêmes
répandues … "
RILKE - Les Ellégies de Duino
Comment le silence du ciel peut-il toucher d'un seul geste tous les
êtres vivants sur Terre ? Comment la création en un souffle
peut-elle reprendre la vie ? Et qui si l'œuvre se terminait, se
souviendrait de ce tourbillon de musique qui a fait danser la vie ?
Au matin d'un jour, le cœur baigné d'une douce chaleur
innocente, Margot se promenait dans le parc prêt de chez elle.
Sa mère répugnait à la voir sortir seule. Elle
songeait qu'une petite fille de son âge pouvait être l'objet
de nombreuses malveillances. Aussi, interdisait-elle à Margot
de sortir le matin. Elle la sermonnait toujours avant de partir travailler.
Puis elle posait un baiser sur le front de sa petite fille en lui caressant
ses jolies boucles blondes. Son dernier sourire consolait Margot, comme
si par ce retour de tendresse, elle voulait effacer les mots précédents
et les sourcils froncés. Margot regardait sa mère partir
sur le pas de la porte, le visage baissé, les yeux remplis de
larmes. Elle n'aimait pas que sa mère parte travailler. Elle
aurait voulu qu'elle l'emmène au parc. Elle aurait pu lui montrer
son secret…
Une fois sa mère disparue à l'angle de la rue, Margot
sortait et refermait précautionneusement la porte de la maison.
Elle se dirigeait ensuite vers le parc à quelques rues de là.
Margot appréciait des matins comme celui-là. L'air était
frais. Quelques gros nuages blancs et ronds se déplaçaient
rapidement dans le ciel. Elle marchait le nez en l'air, elle connaissait
parfaitement les lieux. Chaque matin, elle se dirigeait vers le même
endroit, pour regarder le ciel en compagnie d'un ange. Elle laissait
le soleil la réchauffer de ses doux rayons, à peine atténués
par les feuilles de frênes du sous bois. Elle ne baissait la tête
qu'une fois au milieu du parc, sur une petite place ronde couverte de
graviers, entourée de parterres de fleurs. A cet endroit, beaucoup
de gens passaient tout le temps. La plupart pressés, ne levaient
pas le nez du sol. Margot se demandait chaque matin où ils allaient
tous. Ils ne la remarquaient pas. Elle se disait que l'endroit où
ils allaient, devait être bien important pour qu'ils ne lèvent
même pas les yeux au ciel. Elle se disait que quand elle serait
grande, elle aussi irait sans doute où les gens vont. Ce n'était
probablement pas un endroit pour les petites filles.
Au milieu de la petite place, Margot retrouvait son ami, celui qui lui
avait montré le ciel. Il était grand et fort, plus grand
et plus forts que tous les passants. Ses bras étaient tendus
vers le ciel comme s'il tentait de le toucher. Son corps était
dressé vers le haut, son visage marqué par la tristesse
ne détournait jamais le regard. De grandes ailes grises étaient
refermées dans son dos. Margot espérait qu'il l'attendrait
pour les déployer et un jour s'envoler. Elle caressait de sa
main délicate la froideur de la pierre, comme en une attention
soutenue, elle avait l'impression qu'il lui renvoyait un frisson. Elle
levait alors vers lui de grands yeux émerveillés. Le regard
de l'ange, ne déviait pas du ciel. La pluie était sans
doute à l'origine de ses légères traces blanches
sous ses yeux. Margot croyait qu'il pleurait souvent et que ces larmes
coulaient le long de son cou de pierre grise. Elle fermait alors les
yeux et l'imaginait baissant son regard sur elle pour lui sourire…
Elle passait un peu de temps chaque matin, la main posée sur
la pierre de sa jambe à suivre son regard. Elle pensait qu'elle
pourrait voir ce qu'il voit, si elle faisait vraiment attention.
Ce matin, les nuages allaient particulièrement vite. Une brise
fraîche agitait les arbres. Autour de la petite place. Elle regardait
les nuages, la douceur du matin déclinait ses roses pâles
sur leurs reliefs arrondis. Elle était immobile à écouter,
attentive, attendant que les choses passent. A ces moments, Margot avait
l'impression d'entendre comme une musique, faite de sons inaudibles,
jouée par tout ce qui l'entourait. Elle sentait cette symphonie
la pénétrer, lui remplir le corps. Elle se disait que
c'est peut être cette musique que l'ange regardait. Elle sentait
que cette musique pourrait un jour faire bouger les ailes de l'ange
pour elle. Elle sentait que cette musique pourrait un jour la faire
danser. Et puis elle ne se disait plus rien… Remplie de cette
musique, le temps passait le regard vers le ciel.
Sans qu'elle ne s'en rende compte, la brise avait laissé place
à un souffle plus chaud, beaucoup plus chaud. A tel point que
les passants interrompaient leur marche pour regarder autour d'eux.
La brise devint vent, puis bourrasque suffocante. Et sans que Margot
ne s'en rende compte, un souffle brûlant submergea toute la place,
dévastant arbres et massifs de fleurs, balayant la vie d'un geste
implacable. Rien ne bougea, le souffle était passé et
n'avait laissé derrière lui que les silhouettes figées
des choses de la vie. Plus aucune brise ne faisait frémir les
feuilles des arbres. Plus un pas pour les passants. Tout était
immobile et gris, chaque corps, chaque fleur étaient maintenant
faits de cendres, cristallisés dans la pause qui les avaient
surpris. Un soupir aurait certainement suffi à détruire
ces constructions de sables.
Du haut de son piédestal, seul l'ange demeurait comme un roc
lui aussi immobile. Plus rien ne semblait bouger autour de lui. Soudain,
dans un frémissement, ses mains depuis toujours tendues vers
le ciel, commencèrent à descendre le long de son corps.
Sa tête continua son mouvement et dans un geste de grâce,
l'ange posa son regard sur la petite fille de cendre qui regardait le
ciel. Il se pencha sur elle et tenta de lui prendre la main qui lui
enserrait la cheville. Au premier contact, le corps fragile tomba en
poussière. L'ange regarda le corps de Margot s'effondrer et attrapa
un peu de ses cendres dans sa main. Il descendit de son socle, le point
toujours fermé. Il garda un instant le regard sur ce qui fut
l'enfant, puis se détourna. Il marcha le long des chemins du
jardin, le poing toujours fermé sur les cendres de l'enfant,
évitant de toucher ce qu'il savait avoir été la
vie. Son corps de pierre se déplaçait avec grâce
et lenteur. Tandis qu'il sortait du jardin, une immense sensation de
vide le parcourrait. Il s'immobilisa quelques instants et laissa le
vide le pénétrer. Les yeux clos, penchés sur le
sol, la vie venait de l'intérieur.
Il marcha longtemps dans la ville, en quête d'une dernière
trace de vie. Il marcha longtemps, contenant cette absence, ce trop
plein de souffrance qui ne pouvaient ni le faire danser, ni le faire
voler. Il marcha longtemps sans trouver autre chose que des cendres.
Il marcha jusqu'à se pencher de nouveau sur le tas de cendres
qu'était la petite fille. Une fleur y avait poussé. Une
petite fleur rose aux pétales fins presque transparents, émergeait
de la poussière. Il tendit sa main vers le dernier vestige de
vie qu'il trouva et il immobilisa ses doigts tout près de la
tige frêle. Il leva les yeux au ciel une nouvelle fois et il entendit
la musique que la petite fille devait écouter. Il pencha ses
yeux soulignés de larmes sur la fleur, et dans un geste d'infinie
tristesse pour la petite fille, ses doigts se refermèrent sur
la tige pour cueillir ces dernières notes de musiques. Ses ailes
se déployèrent, il pourrait bientôt voler ! Mais,
dans son élan vers le ciel, la musique s'arrêta et l'ange
s'immobilisa, redevenu pierre, une fleur de cendres entre les doigts,
offerte aux cieux, l'autre main ouverte relâchant les cendres
de la vie.
Grégory POUSSIER